François Cheng

[…] Et de plus, nous tendons vers d’autres présences de beauté, vers une chance d’ouverture et d’élévation. C’est bien grâce à la beauté qu’en dépit de nos conditions tragiques nous nous attachons à la vie. Tant qu’il y aura une aurore qui annonce le jour, un oiseau qui se gonfle de chant, une fleur qui embaume l’air, un visage qui nous émeut, une main qui esquisse un geste de tendresse, nous nous attarderons sur cette terre si souvent dévastée. J’aimerais pousser la hardiesse jusqu’à dire que la beauté, d’une certaine manière, justifie notre existence. N’est-il pas vrai qu’au sein de la beauté, but de notre quête, nous éprouvons la sensation de ne plus viser à rien d’autre? Force nous est de constater qu’elle est essentielle dans la mesure où elle participe du fondement de notre existence et de notre destin.

       Oeil ouvert et coeur battant
       Ed. Desclée de Brouwer, 2011 [p. 27-28]

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En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourrait paraître incongru, inconvenant, voir provocateur. Presque un scandale. Mais en raison de cela même, on voit qu’à  l’opposé du mal, la beauté se situe bien à l’autre bout d’une réalité à laquelle nous avons à faire face. Je suis persuadé que nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal ; de l’autre, la beauté. Ce qui est en jeu n’est rien de moins que la vérité de la destinée humaine, une destinée qui implique les données fondamentales de notre liberté.
[4e de couverture]

La vraie beauté est élan de l’Etre vers la beauté et le renouvellement de cet élan;
la vraie vie est élan de l’Etre vers la vie et le renouvellement de cet élan.
[p.50]

[…] je sais en revanche que, dans l’ordre de la vie, il convient d’apprendre à saisir les phénomènes qui adviennent, chaque fois singuliers, lorsque ceux-ci se révèlent être dans le sens de la Voie, c’est-à-dire de la vie ouverte. Outre mes réflexions, le travail que je dois effectuer consiste plutôt à creuser en moi la capacité à la réceptivité. Seule une posture d’accueil – être « le ravin du monde », selon Laozi- et non de conquête, nous permettra, j’en suis persuadé, de recueillir, de la vie ouverte, la part du vrai.
[p.22]

Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2006

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[…] Il m’a fallu avoir vécu aussi, pour pouvoir aborder ce problème. Parce que la beauté n’est pas seulement cet état euphorique que l’on éprouve devant des scènes de beauté : il y a une beauté qui est née de la douleur, de la souffrance, lorsque l’homme a surmonté ses douleurs et ses souffrances et qu’il garde cette lueur d’esprit. Là il y a une beauté née de cette dignité faite de noblesse et de grandeur d’âme, il me semble. Donc pour aborder le thème de la beauté, il faut vraiment avoir vécu si on peut dire […]

Extrait d’un entretien avec François Cheng
Radio Espace 2, Le meilleur des Mondes